Cours après moi que je t’attrape...
Réveil 6H il pleut, le ciel est complètement chargé, je « trainasse » dans mon duvet en écoutant, paupières fermées, les gouttes tambouriner sur la toile de tente. Mon mal de bide est toujours là et il me fait rapidement sortir de mon abri et courir derrière un repli de terrain. Vers 7h30, première visite, ces sourires me redonnent du courage et déjà une multitude de paires de mains se hâtent pour m’aider à ranger mon matériel.
Les mongols m’invitent dans leur Gher, tshai et bol de riz à la viande, mais je suis encore trop barbouillé pour me lancer à cette heure, et je ne suis pas certain que mon bide supporte une intrusion trop matinale. Sur le poêle, au centre de la gher une étrange construction de casserole m’intrigue, toute la famille est présente et mes questions déclenchent une rigolade générale. Au bout de quelques minutes l’empilement d’instruments culinaire est démonté et la maîtresse de maison me tend un bol rempli d’un liquide transparent, l’odeur est agréablement alcoolisé, c’est de L’airaik, ce fameux lait fermenté de jument. Je ne peux pas me soustraire, tout le monde me regarde et je devine derrière ces visages, la cascade de rires qui va suivre dès la première gorgée. Je grimace, ils rient. Evidement je suis obligé d’en reprendre mais je leur fais comprendre en mimant le cycliste ivre que pour moi ce n’est pas très recommandé. (L’airack est une boisson plutôt douce et peu alcoolisée, ce n’est pas terrible pour tout dire je préfère cent fois l’alcool de prune de mon oncle Alain, mon cher oncle, ces gens t’auraient plu, comme j’aurais aimé vivre cet instant en ta présence, je pense à toi et tu me manques, tu aurais été j’en suis certain, un des rares membre de la famille à comprendre ma démarche, je t’offre cette journée comme tu as su m’en offrir d’aussi belles dans tes forêts de Bourgogne).
10h00 départ, toute la famille est devant la gher et malgré mon empressement à repartir je suis en colère contre moi de ne pas savoir profiter davantage de ces moments. Incontournable séance de photos et j’attaque la piste. C’est un faux plat montant, le vent souffle de face et il pleut légèrement, il fait presque froid et je ne quitte pas ma veste. Je n’ai fait que quelques kilomètres et je suis déjà fatigué. Pourtant j’avance, la piste s’égare maintenant dans le lit d’une rivière asséché, je suis obligé de pousser le vélo pour préserver ma roue. Je croise une moto, les passagers, une femme et un homme encapuchonnés me regarde comme s’ils croisaient un extraterrestre et j’ai peur qu’ils ne finissent par se vautrer. Je sors du lit de la rivière et retrouve une piste plus roulante, mais c’est toujours un faux plat montant, pas facile, l’avantage est que je ne roule pas trop vite et la roue ne souffre pas. La vallée est moyennement large et plutôt longue, c’est un long couloir au centre de deux massifs, sur celui de droite s’accrochent encore en ce mois de juillet quelques névés. Je fais une pause au milieu de la steppe et m’allonge. Il n’y a aucun bruit à part le léger crépitement des gouttes sur ma capuche, je finis par m’assoupir.
Je redémarre 1 heure après, je suis encore fatigué par les événements de la veille mais que je suis bien ! J’ai l’impression que tout est à sa place ici, la montagne, la vallée, chaque pousse d’arbrisseau, chaque caillou, aucune souillure ne vient polluer. Moi aussi je suis à ma place, c’est une étrange sensation, je ne peux pas me trouver ailleurs, je suis venu ici pour cela. Certains appellent cela La plénitude, je ne connaissais pas, c’est une formidable et douce impression, cela n’a rien de délirant, d’excitant, de fébrile. C’est un miel qui coule dans les veines et la tête. Une délicate harmonie et je commence à comprendre que d’autres courent après tout au long de leur vie. Vivre un instant pareil ne laisse pas indemne, fatalement je sais déjà que je vais à l’avenir être en manque. C’est trop fort pour un « mecton » de mon gabarit.
La piste est toujours bonne et je roule tranquillement, je ne suis pas pressé et ne pense pas pouvoir rattraper Luc maintenant. Je traverse une zone minière, de vieux bâtiments finissent de mourir au milieu de résidus d’extractions. Au détour d’un bloc je découvre une Gher minable, une jeune Mongole piteuse rattrape son chien de justesse. Je lui demande si je suis bien sur la bonne piste qui mène à Chandmani, elle me montre la direction à suivre et dans ses yeux, je lis, qu’il est temps que je file car son chien convoite avec vigueur le mollet du cycliste innocent. Passé une colline j’aperçois le village une longue ligne droite y mène. Je retrouve les traces des pneus de Luc et je fonce dans cette belle descente.
Chandmani, je suis vanné, je n’ai fait que 51 Km, mais j’ai toujours mal au bide et j’ai hâte de me poser. Je pénètre dans la ville par une large place, je me dirige vers une échoppe pour trouver du ravitaillement, ce n’est pas que je manque, mais je n’ai pas beaucoup mangé à midi et j’ai faim. Au passage je demande si un autre cycliste est passé, des gamins m’emmènent dans le fond du bled vers un magasin. Visiblement Luc a laissé des consignes car immédiatement on me montre des roues et des rayons. Mais c’est incompatible avec mon matériel, un petit bonhomme me prend sous ses ailes.
Je veux savoir si Luc est encore là et aussitôt il m’indique un bâtiment plus grand que les autres en m’affirmant que c’est un hôtel, je suis plutôt content de retrouver mon compagnon de route (et oui) mais en guise d’hôtel c’est une école en travaux, en guise de chambre une vieille piaule minable, sans électricité et très sale, le lit en ferraille et recouvert d’une couverture douteuse, mais l’endroit fera l’affaire, je suis cassé…
Par contre pas de Luc, je questionne mon hôte et il m’annonce avec un grand sourire qui est reparti du village à midi…..wwwhhoouuaaaii, j’ai le sentiment de m’être fait un peu piéger. Bref, finalement je passe un bon moment, cet homme est le principal du collège et fera tout pour rendre mon passage agréable, il me guide dans tout le village à la recherche de nourriture et autres de mes caprices. Je cherche en particulier un remède pour mon ventre, dans la pseudo pharmacie je découvre un invraisemblable choix de plaquettes de cachets ou pilules de toutes les couleurs, certaines plaquettes sont déjà entamées et il est impossible de connaître la posologie exacte, finalement je renonce et me contenterai de ce que j’ai.
Le soir nous discutons de son pays, de son école, de son village, il me fait visiter son établissement, et tous les deux nous arpentons le théâtre, la salle de bal à la lumière de son briquet, il est très fier de son installation et me montre les trophées de chasse, mouflons et autres quadrupèdes dont j’ignore le nom. Nous fumons et buvons de la vodka à la lumière d’une bougie, nous sommes là, parfois sans rien dire, parfois parlant de tout et de rien, je suis touché par sa présence et sa gentillesse.
Il me quitte et je me retrouve tout seul dans cet univers si différent de mon cadre habituel. Sans confort, dans l’effort, la rencontre, le partage une fois de plus je me sens bien, je ne veux pas rentrer je veux avancer et continuer ce voyage. Je m’endors dans et avec cette pensé.
Dans la nuit vers 1h30 un bruit me réveille ….quelqu’un tente discrètement de forcer la porte, bientôt son insistance devient plus forte, c’est la première fois que je suis dans cette situation ! Que faire ???…je m’empare de ma bouteille de gaz lacrymogène, improvise une matraque avec mon soufflet à feu en métal et m’approche tout doucement de la porte. Le visiteur tente de pousser la porte et je l’entends discuter en chuchotant avec quelqu’un d’autre, merde il n’est pas seul…
Bon, il parait que la meilleure défense c’est l’attaque, je décale délicatement le loquet de la porte et ouvre subitement la porte. Je me retrouve nez à nez avec un petit bonhomme, et sans réfléchir le pousse violement contre le mur en gueulant un bon coup.
Il ne demande pas son reste et je le vois détaler dans le couloir accompagné d’une petite ombre d’enfant. Fier de moi je me blinde à nouveau dans ma chambre. Après coup je ne sais que penser, si c’était vraiment un voleur je peux être fier de moi, mais connaissant un peu les mongols j’ai un doute, et si c’était simplement un homme et son enfant qui cherchaient un endroit pour dormir, alors là c’est la honte. Bon de toute façon c’est trop tard maintenant, la peur a légitimement guidé ma conduite. La prochaine fois je ferais différemment.
Je me recouche, évacuant rapidement cette idée de ma tête.
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